jeudi 2 janvier 2014

Compagnons de route

CouvMaisonMontagneEtoiles:Layout 1Rien de tel que de bons livres et de bons auteurs pour supporter cette pénible période défaite, surtout lorsque ces bons livres ont été glanés au gré de plusieurs visites chez Pierre Landry, dont je vous avais parlé sur l'ancien blog et dont je vous reparlerai ici.

Dernier en date, La maison dans la montagne d'Angelina Lanza Damiani (1879-1936) dans les excellentes éditions de la revue Conférence. Je ne connaissais pas plus que vous cette poétesse et prosatrice sicilienne jusqu'à la sortie de ce livre magnifique dans la collection Lettres d'Italie. Cette collection m'avait déjà donné l'Inventaire d'une maison de campagne de Piero Calamandrei (1889-1956), par lequel j'avais été ravi. La revue Conférence poursuit ainsi la publication de classiques italiens méconnus en France, dont de nombreux ouvrages de son parfait contemporain, le juriste et philosophe Giuseppe Capograssi (1889-1956). La maison dans la montagne déroule un été passé à des époques différentes dans une maison de la montagne sicilienne et quelques lignes lues au hasard de pages joliment illustrées témoignent d'une belle poésie. Bien du plaisir en perspective.

Providence.jpg

Dans un style très différent, Providence de l'espagnol Juan Francisco Ferré dont la 4e de couverture intrigue et donne envie d'y aller voir :

"Mes frères, grâce aux vertus du capitalisme béni, nous avons réussi à soumettre la réalité aux diktats du marché. Bientôt, l'alliance sacrée du commerce et des nouvelles technologies nous donnera accès aux épreuves les plus hautes et les plus raffinées de l'esprit. Providence, tel est le nom de l'utopie libidinale à laquelle notre destin a été scellé par l'être primitif. Tous, nous connaissons le visage vénéré de Celui qui guette dans l'obscurité tempétueuse du temps. Mais souvenez-vous : nul ne doit, avant la rénovation de son règne, invoquer sa force dévastatrice."
Acte de la confrérie des amis du crime organisé

"Sachez que l'âme vendue au démon n'es pas pressée d'abandonner la chair ; elle alimente et instruit le ver même qui la dévore, jusqu'à ce que de la putréfaction surgisse une vie épouvantable. Elle est la puissance de Dieu. Elle est la Providence."
Extrait du rapport de l'inspecteur John Raymond Legrasse

Bien bien bien, ça promet. En attendant la lecture, vous pourrez trouver deux avis divergents : favorable chez le Fric Frac Club, dont le traducteur François Monti est un membre éminent, plutôt négatif sur Parfum de livres. Verdict dans quelques semaines.

Le premier volume des oeuvres complètes de Colette est à présent terminé, je vous en ai déjà parlé et j'espère vous en reparler bientôt, à l'occasion peut-être, sûrement, de la lecture des deux volumes suivants. Restent en cours de lecture La guerre sur les collines, de l'italien Beppe Fenoglio, récit en grande partie autobiographique mais très distancié des combats de guerilla, dans les collines des Langhe, au sud de Turin, entre, d'un côté, les partisans badogliens et communistes plus ou moins (plutôt moins que plus) soutenus par les Anglais, de l'autre, les fascistes de la république de Salo alliés aux Allemands. Un classique à mettre en lien avec tous les récits de guerre de Mario Rigoni Stern, dont je vous reparlerai aussi (ou dont j'irai déterrer dans les archives de l'ancien miroir le(s) billet(s) où je l'évoquais : , par exemple).

M'attend également Le capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, un pavé qui se lit très bien, au moins pour ce que j'en ai vu, et qui décrit dans une perspective résolument historique l'évolution sur plusieurs siècles de la répartition entre capital et revenus dans l'économie de plusieurs pays du monde  : une prise de recul fort instructive et extrêmement documentée, très bienvenue en ces temps de folie économique où n'importe qui raconte n'importe quoi et son contraire.

vendredi 27 décembre 2013

Un plus grand espoir

unplusgrandespoir.jpgL’œuvre de Ilse Aichinger, très connue en Autriche, restait méconnue en France jusqu'à la publication, chez Verdier, du roman Un plus grand espoir et du recueil de nouvelles Eliza Eliza. Un plus grand espoir retrace la vie d'Ellen dans une ville autrichienne à l'époque de la montée du nazisme. Demi-juive, Ellen n'a pas le "droit" de porter l'étoile jaune mais n'a pas pris le paquebot qui a emporté sa sœur et sa mère à Londres : elle est restée avec son père soldat et sa grand-mère juive car elle n'a pas obtenu du consul (que l'on suppose des États-Unis) le précieux visa de sortie. Elle reste et Ilse Aichinger nous conte ses aventures dans cette ville à moitié fantôme, au milieu des enfants juifs qui ne l'acceptent qu'à moitié et des soldats, encore enfants parfois, qu'elle fuit sans cesse. Mais il ne faut pas se laisser abuser par cette trame : l'essentiel est dans la forme. Le texte prend la forme d'une série de tableaux où l'onirisme le dispute au lyrisme, parfois au mystique. Il s'agit d'une suite de poèmes en prose ou de proses poétiques, qui nous emportent dans un autre monde tout en restant ancrés dans la plus terrifiante réalité : c'est magnifique, du début à la fin. Pas étonnant que ce texte, publié en 1948 et l'un des premiers à traiter de cette période dans la littérature autrichienne, soit devenu un classique.

Un plus grand espoir - Ilse Aichinger - Editions Verdier, 288p.

mercredi 25 décembre 2013

Guerre et guerre

guerreetguerre.jpgJ'étais pour le moins curieux et impatient de découvrir Guerre et guerre, le dernier roman de Laszlo Krasznahorkai, depuis que le Stalker avait parlé de sa sortie sur son blog (je ne saurais trop vous conseiller d'aller lire son analyse). J'en attendais beaucoup, comme il est légitime venant de l'auteur de Mélancolie de la résistance, de Tango de Satan et de Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par les chemins, à l'est par un cours d'eau, les trois livres du hongrois que j'avais pu lire auparavant. Ni le roman ni la déception ne furent à la hauteur de l'attente : le roman n'est qu'à moitié réussi et la déception ne fut donc que partielle.

L'histoire de Korim ne prend pas vraiment, on ne s'intéresse pas réellement à la drôle de quête de cet archiviste-bientôt-en-chef qui se lance dans la traduction d'un texte découvert par hasard, texte qui relate les pérégrinations de quatre personnages énigmatiques semblant voyager à travers le temps, accompagnés, poursuivis peut-être, surveillés sûrement, par un cinquième homme, dont on ignore tout et qui restera mystérieux jusqu'au bout. Et c'est là aussi, là surtout, que le roman pèche. L'histoire des quatre pèlerins, leur course-poursuite dans le temps et l'espace contre Mastemann, aurait mérité d'être bien plus développée au lieu de n'être que le prétexte pour celle de Korim. On aurait aimé savoir ce qu'il advient de Kasser, Falke, Bengazza et Toot dans l'Empire romain contemporain de la construction du mur d'Hadrien, dans la Cologne de la Seconde Guerre mondiale ou encore dans la Venise de la Renaissance. Leur quête de la paix et l'arrivée, à chaque période, dans chaque région du globe, de la guerre du titre, la guerre, encore et encore, se serait suffit à elle-même. Ou si l'une des histoires devait servir de fil rouge à l'autre, c'est plutôt celle de Korim qui aurait dû servir de lien entre les différentes époques de l'autre, la vraie, la passionnante quête. En ce sens, je me situe à l'opposé de la revue Le Matricule des Anges, pour laquelle Krasznahorkai a péché par hubris, par un trop-plein d'ambition : au contraire, il en aurait fallu beaucoup plus, de l'ambition et un brin de folie, plus qu'un brin, la totale inconscience de l'ampleur, de la démesure de la tâche à venir, l'inconscience d'un Proust se lançant dans la Recherche, d'un Joyce osant Ulysse, d'un Musil avant son Homme sans qualités, d'un Pynchon écrivant les premiers mots de Contre jour (n'en déplaise au Stalker) ou encore d'un Faulkner avant n'importe lequel de ses romans. La révélation, dans tous les sens du terme, du manuscrit opérée par Korim prend une importance disproportionnée, comme les turpitudes de son hôte à New-York, traducteur hongrois tombant dans le trafic de drogue, une partie de l'intrigue dont on n'a que faire (on accepte, à la rigueur, le rôle de la femme du traducteur, clandestine et souffre-douleur, qui sert de réceptacle à la parole intarissable de Korim lui contant, chaque jour, la partie du récit qu'il a traduite). Au final, c'est le déséquilibre entre les fils parallèles du récit qui gêne : pour chacun, Krasznahorkai en fait trop ou pas assez. 

Inévitablement on songe à L'Œil de Carafa de Luther Blissett, récit des pérégrinations d'un personnage aux multiples identités et apparences dans l'Europe de la Réforme et de son duel à distance avec Q, espion du cardinal de Carafa, contrôleur général de l'Inquisition. Le récit était là beaucoup plus dense, beaucoup plus prenant et les personnages prenaient chair.

Heureusement il reste l'écriture si caractéristique du hongrois, cette écriture en longues phrases qui fluent et refluent comme les vagues sur la grève, ces phrases dont chacune constitue un chapitre à part entière, longues parfois d'une page ou plus, et qui nous entraînent, souvent malgré nous, vers la fin du roman, fin étonnante, qui nous fait reprendre pied dans la réalité. Et l'auteur nous invite à poursuivre dans cette réalité la lecture ou, peut-être, l'écriture du texte. Mais en aurons-nous vraiment l'envie ?

mardi 24 décembre 2013

L'entrave

On pourrait passer son temps à citer des extraits des livres de Colette mais on n'aurait alors plus le loisir de les lire. Malgré tout, en voici un, qui donne une bonne idée du ton de ces premiers écrits et de la manière dont Colette pratique le retour sur soi, sans complaisance, sans sévérité inutile mais avec une lucidité parfois douce-amère et toujours avec cette rigueur et cette perfection de l'écriture. 

Le calme revient – il revient toujours. Je n'ai recouru à personne, sinon, mentalement, à Maxime Dufferein-Chautel, parce qu'il me fallait appeler ce que je regrette le plus au monde, et à Brague, Brague mon ami, mon cinglant secours, mon épineux appui. Mais celui-ci courait le monde et se battait pour vivre, mais celui-là prenait femme – et je ne l'avais pas volé.

Le calme revient toujours – à cette condition que j'y mette le prix. C'est chaque fois moi qui paie, ou qui cède. Un petit tour dans la ville, et puis, dès la première heure – insoutenable de fadeur et d'anxiété –, le départ. C'est devenu une habitude, un principe d'hygiène, que j'applique à tort et à travers. Ainsi, Jean et May se disputent, Masseau complique la situation : je m'en vais. Brague m'invite à rester à Genève, mais mademoiselle la Carmencita n'en éprouvera qu'une joie mitigée, et moi-même je m'irrite de la présence de mademoiselle la Carmencita : je vais m'en aller. C'est bien commode – surtout pour les autres, qui n'ont jamais à se déplacer.

… Oui, je raisonne fort sensément sur ceux-ci et ceux-là et sur moi-même, et ce n'est pas le bon sens qui me fait défaut. Je continue à manquer de légèreté, et je prends tout au sérieux, comme les vieilles vierges. L'attention d'un monsieur-seul me gêne, de l'indifférence de Brague je fais un drame, et le diable m'emporte si, pour un mouvement dépité, un peu sensuel, je n'ai pas cru, un moment, que Jean allait m'offrir sa vie !

L'entrave - In : Colette – Romans, récits, souvenirs (1900 – 1919) – Robert Laffont, coll. Bouquins - p.1063

jeudi 14 novembre 2013

Lecture en cours

Colette1Des visites aux Jardins de Colette près de Brive cet été et des discussions avec ma directrice d'école m'ont donné envie de me replonger un peu sérieusement dans l'oeuvre de la grande Colette.

Le premier volume des oeuvres complètes (coll. Bouquins, Robert Laffont) contient les romans, récits et souvenirs écrits entre 1900 et 1919. On y retrouve les Claudine : Claudine à l'école, Claudine à Paris, Claudine en ménage et Claudine s'en va, La retraite sentimentale ainsi que Les vrilles de la vigne, notamment. Mes dernières lectures de Colette remontaient au début des années 90. Rien d'étonnant que j'aie oublié, donc, à quel point l'écriture de Colette est une merveille de précision et de simplicité. Digne héritière des romanciers du 19e siècle - elle mentionne elle-même, par la voix de Claudine, "ce bon vieux Balzac", mais on pense aussi à Flaubert -, elle prépare le 20e siècle et Proust n'est pas loin. La plume est nette, caustique, cruelle parfois, mélancolique souvent lorsqu'on se rapproche de l'autobiographie (dans La vagabonde, en particulier, abondent les pages magnifiques et poignantes), toujours parfaite dans le style. Un régal.

mercredi 13 novembre 2013

Escapade le long de la Loire

Ce week-end férié du 11 novembre fut l'occasion d'aller (re)visiter deux châteaux de la Loire parmi les plus connus : Chenonceau et Chambord. La lumière était belle et les sites magnifiques, parés de couleurs d'automne qui se sont fait attendre cette année un peu plus longtemps que de coutume. Commençons par Chenonceau en ce début d'après-midi du dimanche.

Chenonceau


Nous poursuivons lundi matin par Chambord, sous un ciel bleu limpide.


Chambord

Et on ne peut pas parler de Chambord sans évoquer le faaaaaaaaaameux escalier à double révolution, dont on dit que Léonard de Vinci pourrait être un inspirateur.


Escalier double

Une bonne bouffée d'air et plein de belles choses dans les mirettes.

samedi 9 novembre 2013

Bienvenue sur le nouveau blog !

Oui, bienvenue sur la nouvelle (et j'espère dernière pour un moment) version de "De l'autre côté du miroir". Ayant pu, une fois encore, une fois de trop, apprécier la goujaterie des gestionnaires des pages perso chez Free, qui ont supprimé toutes les pages qu'ils hébergeaient, sans préavis, sous prétexte que je n'utilisais plus l'adresse mail Free à laquelle je n'avais plus accès (je me demande bien pourquoi, d'ailleurs, n'ayant modifié aucun mot de passe, à ma connaissance), bref, en ayant soupé de leurs manières de voyous, je me suis pris par la main pour 1. acquérir un nom de domaine, les connaisseurs apprécieront... et 2. (re)créer le blog sous la toute dernière version de Dotclear. Ce nouveau départ me donnera l'envie, peut-être, de l'alimenter un peu plus souvent que je ne faisais sur l'ancien. Et j'essaierai de remettre en ligne, petit à petit, certains des anciens billets qui me semblent présenter un petit intérêt ou que je souhaite conserver, pour mémoire, en quelque sorte,  parce qu'après tout ce sont les miens, hein.

Exit Free, donc, et bienvenue chez Diadorim.

lundi 5 novembre 2012

Cueillette de la Toussaint 2012

librairie préférences

Comme à peu près chaque fois que les vacances nous conduisent en Corrèze, c'est-à-dire souvent, je n'ai cette fois encore pas manqué de rendre visite à Pierre Landry dans sa magnifique librairie Préférences située au centre de Tulle, face à la cathédrale désormais bien connue (bien connue, évidemment, depuis qu'on la désigne comme «celle qui est juste en face de la librairie Préférences, celle de Pierre... », « Mais bien sûr, je vois parfaitement... »). D'abord parce que c'est un ami et une personne que j'estime et avec qui j'aime passer un moment, surtout lorsqu'il pleut, vente et froidise comme ces jours-ci. Ensuite parce que je suis certain d'en revenir toujours avec de belles perspectives de lecture, aussi bien dans les livres que j'y ai achetés que dans les idées qui ont surgi au détour d'un café ou d'un thé. Voici quelle aura été la récolte de ce jour :

Journal écrit la nuit- de Gustaw Herling, Journal écrit la nuit (L'Arpenteur) et Un monde à part (Folio). Si, comme c'était mon cas jusqu'à hier, vous ignorez tout de cet auteur, sachez qu'il est polonais, qu'il a 93 ans et qu'aux dernières nouvelles il vit toujours à Naples. Que, pendant la Seconde Guerre mondiale, il a tenté de rejoindre les armées polonaises en formation en France, qu'il a été capture par le NKVD et enfermé dans un camp en URSS et que, finalement libéré, il s'est illustré pendant la bataille de Monte Cassino (excusez du peu) dont il est sorti vivant et avec les honneurs. Avec ça cultivé au-delà de l'imaginable et parlant un grand nombre de langues. Les deux ouvrages ci-dessus constituent, le premier, un vrai-faux journal et le second, le récit de son internement ;

- de Max Aub, Campo francés (Les fondeurs de brique), quatrième volume du cycle Le Labyrinthe magique consacré à la guerre d'Espagne et dont j'ai déjà parlé ;

- de R. L. Stevenson, qu'on ne présente plus, Le trafiquant d'épaves (Libretto), pas son roman le plus célèbre mais probablement pas des moindres, au moins au regard de son volume. Et, comme dirait Tanguy, je cite : « On n'est jamais déçu par Stevenson ».

Contre-jourTout cela promet bien du plaisir, lorsque j'en aurai terminé avec le pavé en cours, l'énorme Contre-jour de Thomas Pynchon qui, après environ 250 pages, se présente une fois de plus comme une belle construction romanesque, brillante, foisonnante et, une fois n'est pas coutume chez Pynchon, teintée d'une certaine mélancolie voire de franche noirceur. En tout cas le plaisir est là, indéniablement.

Parmi les livres dont il a seulement été question, le volume consacré par la Pléiade à Thérèse d'Avila et Jean de la Croix, le livre d'Andréï Platonov évoquant la tentative utopique de la ville de Tchevengour (dont Vassili Golovanov a déjà parlé dans son Éloge des voyages insensés et surtout dans Espace et labyrinthes, tous deux publiés chez Verdier) et Les impardonnables de Cristina Campo, celui-ci déjà lu et dont nous avons évoqué la fin, consacrée par cette grande croyante à la lecture des textes se rapportant aux pères du désert ; je disais à Pierre que, incroyant pas forcément indécrottable mais totalement ignare en ces matières, j'avais eu du mal à suivre (à comprendre comme à adhérer à sa pensée) l'auteur dans son analyse, mais nous sommes tombés d'accord pour donner toute son importance à la poésie contenue dans ce passage comme dans les textes qui y sont évoqués, poésie qui se suffit à elle-même, dans ce cas, pour les mécréants que nous sommes tous les deux. Par ailleurs, cette partie des Pères du désert arrive à la fin de l'ouvrage, particulièrement exigeant, et la fatigue d'une lecture longue et attentive peut aussi expliquer qu'elle n'ait pas été appréciée à sa juste valeur. C'est l'occasion de la reprendre à part avec un esprit plus vif et plus ouvert. Diadorim a une fois de plus été cité, pour dire à quel point ma relecture a montré que mes souvenirs en étaient complètement faussés (par des lectures ultérieures selon toute probabilité, notamment d'autres ouvrages de Joao Guimaraes RosaSagarana, par exemple, ou Toutaméïa – mais aussi par les grands romans de Cormac McCarthy, je pense au cycle des confins constitué par De si jolis chevaux, Le grand passage et Des villes dans la plaine et, surtout, au Méridien de sang) et combien ce livre est magnifique. Pierre déplorait à cette occasion qu'il ne soit plus édité, aussi incroyable à nos yeux que si on ne trouvait plus Au-dessous du volcan ou un roman de Faulkner...

Et toi, Solange, comment passes-tu tes longues (de moins en moins) journées pluvieuses (de plus en plus) de novembre ?

jeudi 1 novembre 2012

Diadorim

9782264021403FS.gifTerminé de relire (parfaitement Mesdames et Messieurs, je relis, moi. J'écris pas, alors forcément, j'ai le temps, hein) Diadorim (dont le titre original est, comme de juste, beaucoup plus beau : Grande Sertão : Veredas), le magnifique roman du brésilien João Guimarães Rosa. Si vous ne le connaissez pas, courez sans attendre vous procurer ce livre et plongez-y vous. Mais alors Mario, t'es gentil (oui, le livre est préfacé par Mario Vargas Llosa mais comme je le connais bien, j'ai vu tous ses films, je me permets de l'appeler Mario), donc Mario, t'es sympa mais y a pas besoin de ta préface pour s'apercevoir fissa que ce roman n'est pas seulement le récit des aventures des jagunços dans les immenses espaces des grands plateaux brésiliens mais aussi, et même avant tout, un exercice langagier et une réflexion sur le destin, le Bien et le Mal, Dieu et le Diable. La forme est celle d'un long monologue de l'ex-jagunço Riobaldo/Tatarana/Crotale-Blanc, ou plutôt un long dialogue à une seule voix, Riobaldo racontant son histoire à un auditeur innomé, ni auteur, ni narrateur, ni lecteur mais un peu tout ça à la fois. Le prétexte : les aventures de ces bandes armées au service des grands propriétaires terriens (fazendeiros), qui se livrent une guerre incessante, se traquent, se rencontrent et se fuient au milieu de cet immense plateau aride et inhospitalier (le sertão), plateau ponctué de cuvettes humides, oasis de verdure et de vie (les veredas). Riobaldo participe à ces affrontements dans diverses bandes et y rencontre Diadorim, mystérieux, gracieux, guerrier courageux au-delà de la norme et dont le secret, pour ceux qui n'ont pas compris au bout de dix pages, sera révélé à la toute fin du récit.

Aucune pause dans le texte, aucun découpage permettant au lecteur de souffler : le roman se déroule d'un seul tenant, interminable scansion dans laquelle les mêmes réflexions, les mêmes situations reviennent inlassablement. Riobaldo, pour vaincre un adversaire que tous pensent protégé par le démon, décide d'appeler le diable à son aide, prêt à faire un pacte avec lui. Le diable, dont les noms innombrables que le récitant lui donne masquent l'absence, ne se montre pas. Mais Riobaldo vainc son adversaire et se demande alors si oui ou non il a vendu son âme au démon.

En attendant de le lire, voici un extrait qui donne un aperçu de la langue, splendide, et concentre parfaitement le questionnement essentiel de l'œuvre, ou plutôt les questionnements : à côté de celle du destin individuel se pose la question du récit ; Riobaldo effectue de constants retours sur sa propre parole, réfléchissant à la fidélité de son récit à la réalité passée. Ce livre est une merveille.

"J'ai toujours su, en réalité. Sauf que ce que j'ai cherché, tout le temps, ce pour quoi j'ai bataillé afin de le trouver, était une chose – une seule, entière – dont je vois que la prescience, la signification, je l'ai toujours eue. Et c'était : qu'il existe une norme, la recette d'un chemin sûr, étroit, que chaque personne doit vivre – et ce mémento, chacun a le sien – mais tel qu'on est, dans la vie courante, on ne sait pas le trouver ; et comment une personne pourrait-elle, toute seule, d'elle-même, arriver à trouver, à savoir ? Mais, ce nord existe. Il faut qu'il existe. Sinon, la vie de chacun ne pourrait que rester à jamais la confusion de cette folie qu'elle est. Vu que : chaque jour, à chaque heure, parmi toutes nos actions éventuelles, il n'y en a qu'une qui réussisse à être la bonne. Le secret en est bien dissimulé ; mais, en dehors de cette conséquence, quoi que je fasse, quoi que vous fassiez, quoi que fassent Pierre ou Paul, quoi que tout le monde fasse, ou se garde de faire, tout devient faux, et c'est la méprise. Car elle est autre la loi – cachée et visible, mais introuvable – du vivre véritable : pour chaque personne, nos lendemains ont déjà été projetés, comme ce qui au théâtre, pour chaque exécutant – son rôle déjà tout inventé – est écrit sur un papier...

Maintenant, voyez. Je rattrape l'avorté par le péché ? Je m'en défends bien ! Mon compère Quelemém est d'accord, je crois, avec mes chimères. Et chercher à trouver ce chemin sûr, je l'ai voulu, j'ai ramé ; sauf que j'en ai trop fait, et que j'ai cherché erronément. Entre mes mains, la misère. Mais mon âme doit être à l'image de Dieu : comment, sinon, pourrait-elle être mon âme ? Priez avec moi. N'importe quelle oraison. Écoutez : tout ce qui n'est pas oraison est déraison... Alors, je le sais ou non si j'ai vendu ? Je vous le dis : ma peur c'est ça. Tous la vendent, non ? Je vous le dis : de diable il n'y en a pas, le diable n'existe pas, et l'âme je la lui ai vendue... Ma peur c'est ça. À qui je l'ai vendue ? C'est ça, monsieur, ma peur : l'âme, on la vend, c'est tout, sans qu'il y ait acheteur...

Je divulgue mon histoire. Ces choses ainsi que je les ai pensées ; mais j'ai pensé en abrégé. Et c'était comme d'avoir soutiré un petit congé au cœur de mes confusions, pour l'amour de me faire un peu les idées claires – l'espace de trois credos. Et déjà la suite accourait. Comme vous allez voir."

Diadorim - p.500-501 de l'édition 10/18

lundi 23 avril 2012

Année 2012 - 1

L'année 2012 débute en compagnie de Jacques Abeille, dont j'avais découvert l'an dernier le très beau Jardins statuaires, avec lequel l'auteur inaugurait le Cycle des Contrées. Les éditions Attila ont fait paraître récemment ce qui est considéré comme la fin du Cycle, Les Barbares et La barbarie. Dans le premier, un professeur de littérature, traducteur d'un livre venu on ne sait trop comment des jardins statuaires, est entraîné malgré lui dans une longue quête. En effet, le prince des hordes barbares qui ont envahi la ville de Terrèbre tente de retrouver le voyageur qu'il avait brièvement rencontré à la fin des Jardins statuaires. On ne comprend jamais très bien les raisons de cette recherche, ou alors très tard dans le récit.

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mercredi 9 juin 2010

Un singe en hiver

Terminé il y a peu le roman d'Antoine Blondin qui a donné le film célèbre d'Henri Verneuil et le numéro de duettistes non moins célèbre de Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo. Publié en 1959, on y retrouve l'esprit de dérision et la verve des dialogues de Michel Audiard, dont il était un ami proche (ce même Audiard dialoguera le film de Verneuil, sorti en 1962, un an avant Les tontons flingueurs). Vous imaginez sans doute quel bonheur de lecture cela peut donner. Pour éclaircir les idées, voici l'incipit du roman :


Une nuit sur deux, Quentin Albert descendait le Yang-tsé-kiang dans son lit-bateau : trois mille kilomètres jusqu’à l'estuaire, vingt-six jours de rivière quand on ne rencontrait pas les pirates, double ration d'alcool de riz si l'équipage indigène négligeait de se mutiner. Autant dire qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Déjà la décrue du fleuve s’annonçait aux niveaux d’eau établis par les Européens sur les parois rocheuses ; d’une heure à l’autre, l'embarcation risquait de se trouver fichée dans le limon comme l’arche de Noé sur le mont Ararat. Quentin se complaisait à cette péripétie qui lui permettait de donner sa mesure : sans tergiverser, il s’enfonçait à l’intérieur des terres pour négocier l’achat d’un train de buffles et soudoyer des haleurs, qu’il payait en dollars mexicains d'un change plus avantageux que celui de la sapèque. Les tractations n’allaient jamais sans subtilités, car les Jaunes exigeaient d’être rémunérés au préalable. C'était l’instant raffiné où Quentin, seul Français parmi des milliers de Chinois cupides et fourbes, leur opposait sa propre impassibilité, qu'on n'eût pas attendue d'un fusilier marin de cet âge. Un sourire aux lèvres, il déchirait en deux les billets de banque du gouvernement, ce qui les rendait inutilisables, et n'en concédait qu'une moitié au chef de chantier, se réservant de lui remettre la seconde lorsque le travail serait accompli. L'Asiatique s'inclinait en connaisseur devant ce trait d'ingéniosité qui coupait l'herbe sous les crocs-en-jambe. Et la navigation reprenait son cours sur l'oreiller, doucement d'abord afin d'éviter les cadavres à la dérive de certains buffles qu'on avait dû faire entrer dans l'eau jusqu'aux cornes. Mme Quentin ne s'était même pas réveillée.

Cet équipage indigène qui "négligeait de se mutiner" n'est-il pas délicieux ? Le reste est à peu près à l'avenant, ce qui n'empêche pas la mélancolie de se faire jour dans le récit des amours ratées de Fouquet et des liens rendus complexes avec sa fille, comme dans l'évocation, principal sujet du livre, des rapports de Fouquet et Quentin avec la boisson.

Mélancolie qui surgit brièvement à d'autres occasions, par exemple lorsque Blondin suggère que le couple Quentin est resté sans enfant (c'est moi qui souligne) :

Dans son idée, le ménage était en voie de refaire sa vie. Le monde ignorait à quel point elle [Mme Quentin] se sentait disponible, sauf pour l'irréparable enfant qu'à deux reprises elle n'avait su achever.

Le livre dans son ensemble touche juste : lucide et sans illusion mais sans sombrer dans la désespérance. Un petit bijou dans son genre.

dimanche 9 décembre 2007

Des fleurs

 Si les fleurs n'étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient encore ; mais quelquefois leur parfum entraîne, comme une heureuse condition de l'existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime. Soit que j'aie cherché ces émanations invisibles, soit surtout qu'elles s'offrent, qu'elles surprennent, je les reçois comme une expression forte, mais précaire, d'une pensée dont le monde matériel renferme et voile le secret.

Senancour, Oberman, cité par Philippe Jaccottet dans Paysages avec figures absentes.

lundi 26 novembre 2007

Championnat du Monde d'Othello

Du 28 novembre au 1er décembre se tiendront à Athènes les 31èmes championnats du Monde d'Othello. Toutes les informations sur le point d'orgue de la saison othellistique sont disponibles sur le site officiel. Pour les plus mordus, le déroulement ronde par ronde du tournoi sera visible sur cette page et mis à jour en direct par une équipe de choc, dont Emmanuel Lazard fera bien sûr partie. Souhaitons bonne chance à l'équipe de France composée de Stéphane Nicolet, Sébastien Barre et Takuji Kashiwabara.

vendredi 23 novembre 2007

De la contrainte

Une nouvelle pièce au dossier ouvert ici, une citation de George Bataille reprise par Pierre Michon dans Le roi vient quand il veut, son, on ne le répétera jamais assez, excellent recueil d'entretiens paru dernièrement chez Albin Michel :

Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l'auteur n'a pas été contraint ?

Pour développer un peu, je pense de plus en plus que, en tant que lecteurs, nous ne devrions pas nous attarder, non plus, à lire des livres auxquels nous ne sommes pas, pour une raison ou une autre et à un certain moment, contraints.

mardi 6 novembre 2007

Contraste

Littérature, terre de contrastes. Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon et Le Boucher des Hurlus de Jean Amila. Deux livres et deux auteurs très différents mais qui, par-delà tout ce qui les sépare, possèdent ce qui est indispensable pour faire oeuvre de qualité : une voix.

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dimanche 21 octobre 2007

Lectures d'automne (2)

Pour que les compte-rendus rattrapent (enfin !) leur retard sur les lectures elles-mêmes, voici quelques notes sur les derniers ouvrages de ce mois d'octobre : Pour Primo Levi, de Mario Rigoni Stern ; La piste de glace, de Roberto Bolaño ; Poésie 1946 – 1967, de Philippe Jaccottet ; Les anneaux de Saturne, de W.G. Sebald et Je suis un monstre, de Jean Meckert.

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vendredi 12 octobre 2007

Lectures d'automne (1)

Je poursuis la série des « lectures des quatre saisons » avec les lectures d'automne. Qui commencent par Perdido Street Station, roman de SF en deux volumes de China Mieville dont j'avais lu beaucoup de bien sur le Cafard cosmique, notamment. Ce fut une déception.

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mardi 9 octobre 2007

Lectures estipourrivales (2)

Suite et fin de la liste brièvement commentée de lectures de l'été 2007. La première partie est

Après l'Africain, dont j'avais parlé ici, J.M.G Le Clézio nous offre un nouveau très beau petit livre avec Raga – Approche du continent invisible, dans la collection Peuples de l'eau des éditions Seuil. Le continent en question est l'Océanie, que Le Clézio nous fait découvrir à travers l'entremêlement d'un mythe et du récit de son propre voyage à Raga. La poésie le dispute au récit historique dans une langue épurée, digne des meilleurs ouvrages de l'auteur.

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dimanche 7 octobre 2007

Lectures estipourrivales (1)

Manque de temps absolu. Les longues analyses, les études minutieuses attendront. C'est donc une liste brièvement développée qui servira à présenter les lectures de cet été.

V., de Thomas Pynchon. Un roman majeur, une tentative de (re)création du monde, à placer au même niveau que l'Ulysse de Joyce ou le Terra Nostra de Fuentes, entre autres.

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mercredi 27 juin 2007

C'est remoi

Vous pensiez être débarrassés, avouez. Eh bien non ! Paf, me voilà de retour, après quelques semaines d'immersion dans les livres de préparation au concours d'instit, dont j'aurai les résultats le 4 juillet (même pas peur).

En attendant, c'est vacances ! Je vais donc pouvoir (enfin j'espère) de nouveau alimenter un peu ce blog, lire de vrais livres, faire des photos de fleurs, bref m'adonner à mes vices préférés. En parlant de vrais livres, je me suis replongé dans V., de Thomas Pynchon, dont je vous entretiendrai certainement tellement c'est bien. Cela étant dit, j'avais choisi l'option littérature de jeunesse pour le concours et j'ai donc avalé un nombre conséquent de livres de cette catégorie ces dernières semaines, en particulier des pièces de théâtre, puisque j'avais aussi choisi une pièce pour support de mon oral. J'ai été très agréablement surpris par la qualité de ces pièces et des livres en général, tant par la variété des thèmes abordés que par les choix stylistiques, la recherche d'un lien fort entre la forme et le fond, bref par le travail d'écriture (dont certains pseudos gna gna gna ... français contemporains gna gna ..., refrain connu). Il n'est par conséquent pas impossible qu'une catégorie Littérature de jeunesse voie le jour sous peu sur ce blog pour exploiter un peu cette matière.

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